Interview François Cluzet for L'Express

  • Agathe Monmont
François Cluzet:"J'aime bien être ridicule"
Papa poule agent d'entretien dans Mon père est femme de ménage, de Saphia Azzeddine, François Cluzet démontre l'étendue de son talent. Il évoque son parcours avec nos lecteurs
Makcool : Vous êtes-vous inspiré d'événements de votre vie pour le personnage de Michel ?
François Cluzet : Oui. J'ai eu envie de retrouver ce milieu social que je connais bien pour y avoir passé mon enfance. Maintenant que je suis devenu un gros bourgeois (rires), c'était comme me souvenir de mes racines. J'avais un peu le trac parce que j'avais peur d'avoir perdu tout ça. Ce n'est pas la même chose de jouer quelqu'un qui fait la cuisine qu'un type qui se fait servir, ce n'est pas la même attitude... Et puis, j'aimais aussi ce que proposait le film en terme d'éducation. J'ai eu la chance d'avoir un père qui avait compris qu'il fallait donner confiance aux enfants. Aujourd'hui, il n'y a plus d'ascenseur social. On ne commence plus comme apprenti pour finir avec un poste à responsabilité. Même les diplômés se rendent compte que la porte est fermée. Or, l'ascenseur social doit exister, et c'est ce que propose le film : aider ses enfants à monter parce que la société ne le fera pas. 
François : Vous êtes réputé timide. Est-ce que cette timidité vous aide ? Est-ce un levier ou un frein à votre jeu ?
Un peu les deux. J'étais timide de nature. Avec mon frère et mon père, on se repassait le bouquet de fleurs quand on arrivait chez quelqu'un (rires). Comme j'étais le plus petit, évidemment, c'est moi qui en héritais au dernier moment lorsque la porte s'ouvrait... J'ai été élevé entre hommes et j'étais excessivement timide avec les femmes. Tout s'est un peu décoincé quand je suis entré au cours Simon. Là, il a fallu échanger des sentiments ; alors évidemment ça ôte beaucoup de timidité. On ne dit pas "je t'aime" à quelqu'un comme ça (riant) ! On est obligé d'être dans une certaine authenticité, même si on se réfugie derrière le texte en se disant : "C'est lui qui dit ça, pas moi." Et puis, avec le temps, j'ai appris pas mal de choses sur la timidité. Par exemple, mon père m'a dit très tard : "La timidité, c'est de l'orgueil." J'avais envie de lui dire : "Il fallait me dire ça il y a cinquante ans !" Il y a beaucoup d'acteurs timides. Mais ce qui est intéressant avec la timidité, c'est qu'on garde beaucoup en soi. Et un acteur, c'est un peu un dépôt : pas la peine d'aller jouer s'il n'y a rien en réserve. Le stock d'un acteur, c'est sa sensibilité. Quand on est sur scène ou devant la caméra, on n'a plus de jardin secret, tout se fait sur le ressenti, donc il faut vraiment que les partenaires ouvrent leur carapace. Dans la vie, on est blindé : on se méfie de n'importe quoi, un regard, un jugement. Notre boulot, c'est de ressentir, donc d'être vulnérable. Alors c'est un peu casse-pieds parce que cette fragilité devient permanente. Vous ne pouvez pas décider d'être vulnérable à un moment et puis d'être fort à un autre, ça ne marche pas comme ça. 
François : Vous avez commencé au théâtre, vous ne souhaitez pas y revenir ?
J'ai plein de potes qui font tout, tout le temps. Je les admire. Moi, je suis un contemplatif. L'action permanente ne me va pas du tout. Jouer au théâtre, c'est mettre un autre fer au feu. C'est une autre disponibilité. Il ne faut rien faire de la journée. Celui qui tourne et qui va au théâtre le soir, il joue un peu sur son savoir-faire et là, il se perd. Il ne sera pas un acteur de demain, celui qui a l'instrument le plus sensible, celui à qui on va pouvoir confier des situations, des responsabilités modernes aussi. Bon, peut-être que certains y arrivent... Et puis, la plupart des théâtres à Paris - où l'on en compte plus de cent ! - sont à peine fréquentés et, pour des questions de rendement, la plus grande partie de leur programmation artistique est franchement très mauvaise... 
Agathe : Et passer à la réalisation ?
J'aimerais bien. J'y pense depuis des années. J'ai compris qu'être acteur reste un métier très passif. On vient vous chercher comme un crayon de couleurs dans une trousse d'écolier : "J'ai besoin du rose, je prends le rose, j'ai besoin du bleu, je le remets." J'aimerais bien être réalisateur, ce qui est difficile, c'est de trouver le sujet. J'écris depuis longtemps, mais rien qui n'ait intéressé les producteurs jusqu'ici. Mais je vais y arriver. 
Mackool : Quel genre d'histoire aimeriez-vous mettre en scène ?
J'aime bien être ridicule. Je ne sais si c'est par pudeur ou timidité. Quand je le suis dans certains films, je prends beaucoup de plaisir. Je vais par nature vers la comédie, c'est ça que j'aime écrire. Quand j'étais petit, je voulais faire des films qui font rire parce que moi, on ne m'a pas fait rire, et j'en avais gros sur la patate. Ensuite, je ne crois pas qu'il y ait de film sans histoire d'amour. 
Florence : Vous avez été nommé deux fois au César du meilleur acteur, et une fois consacré. Pensez-vous aux récompenses lorsque vous tournez un film ?
Non. On est mal barré si on se voit lever la coupe avant même d'avoir commencé la course. D'abord, il faut avoir des rôles dits "à performance" et ce n'est pas ma tasse de thé, même s'ils sont souvent très beaux. Ceux que j'ai faits, je les ai faits avec plaisir. Ensuite, si le film a marché en salle, on n'a pas besoin de consécration et de médailles supplémentaires. S'il n'a pas fonctionné, au contraire, on en a besoin.